Culpabilité de quoi ? Eric Baret

Posted by on mars 5, 2014 in extraits de livres | Commentaires fermés sur Culpabilité de quoi ? Eric Baret

Eric Baret

Extrait de : Le Seul Désir.

© Editions Almora mars 2006

 

Le seul désirPage 279

Question : Quand je vous entends, j’ai envie de ne rien faire …Pourquoi agir, pourquoi faire une chose plutôt qu’une autre, puisque après tout il n’y a aucune raison à rien ?…

Tout ce qui vient du manque, du désarroi, ramène au désarroi. Tout ce que l’on fait pour se tranquilliser, pour calmer, porte en soi le germe du désarroi, de l’agitation. Quand je fais corps avec cette intuition il n’y à plus rien que je veuille, parce que je sais que tout ce que je pourrais vouloir me ramènera à mon désarroi. A ce moment-là, un espace de disponibilité se crée. Dans cette disponibilité, la nature des choses – qui est dynamisme-, la nature de la vie entre en action. On fait, on agit, on pense sans plus d’intention. Là, le sens sacré, le sens profond des choses devient vivant. On s’investit dans des projets qui, d’un certain point de vue, peuvent sembler absurdes, mais on le fait totalement, on le fait pour le faire. L’instant d’après, on fait autre chose. Ce ne sont plus des projets pour se trouver, mais des projets par amour.

Se donner totalement à l’action est ce qui procure la joie de vivre. Un calligraphe est totalement à sa calligraphie, un danseur à sa danse, une mère à son enfant, sans rien demander. C’est la joie assurée.

Dès l’instant où je demande, c’est le conflit. Si je demande quoi que ce soit à mon travail, à mon mari, à ma femme, à mes enfants, à mon pays, à mon corps, à mon futur, à mon passé, je suis en antagonisme. J’ai peur. Même si l’on me dit :  » Oui, oui je t’aime », j’ai toujours l’inquiétude du lendemain. Je ne demande rien; dans cette suffisance, tout apparaît. Je ne demande rien parce qu’il n’y a rien à demander. Je n’ai besoin de rien. J’ai besoin de ce qui est là, maintenant; tout le reste n’est que fantasme.

Je n’ai surtout pas besoin d’avoir quelque chose demain; cela signifierait que maintenant ne m’intéresse pas. Maintenant serait médiocre et demain serait merveilleux ? Non. Ce qui m’intéresse, c’est maintenant, un moment éternel, et il n’y en aura jamais d’autre. Là intervient l’art dans le sens profond. Mais demander à une femme pourquoi elle aime un homme, ou demander à un musicien pourquoi il joue de la musique n’a aucun sens. On aime parce que l’on aime, on est musicien parce que l’on est musicien. Il n’y a aucune raison. C’est pour cela que c’est profond, sacré. Si l’on aime quelqu’un pour une raison, on n’aime pas. Si l’on pratique un art pour une raison, on est indigne de l’art. Comprendre que la question « pourquoi ?  » n’a pas de sens.

En Inde, tous les soirs ou tous les matins, les gens font des rituels devant leur maison. Si on leur demande pourquoi ils le font, ils ne comprennent pas la question. Ils le font parce qu’ils doivent le faire; c’est dans la nature des choses de le faire. Il n’y a aucune raison de bâtir un temple ou une église, de danser ou de pratiquer le yoga ou un autre art, de se marier, de divorcer, etc. Il n’y a rien là-dedans, cela n’apporte rien. C’est pour la joie de vivre. Se familiariser avec cette capacité d’agir sans raison.

 

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Question : Est-ce que ce « sans raison » ne pourrait pas effacer toute responsabilité, toute culpabilité ?

Oui. C’est la fin des psychologues et des psychiatres. Culpabilité de quoi ? Comme si quelque chose pouvait être différent. Aurais-je pu être d’un millimètre différent de ce que je suis ?…. Tous les cataclysmes que j’ai apparemment créés, toutes les violences que j’ai subies ou que j’ai fait subir, tout mon être, tout ce que j’ai dit, tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai pensé aurait-il pu être différent d’un millimètre ? Non. Je suis le résultat de ma famille, de mon hérédité, de ma compréhension, de mon incompréhension, de ma prétention, de mes préjugés, de mes peurs. Tout ce que j’ai fait, tout ce que je fais, tout ce que je ferai n’est pas autre chose que le résultat de ces éléments.

Si je cours le cent mètres en neuf ou vingt secondes, si je soulève vingt ou cent quatre-vingt kilos, où est ma responsabilité ? Si je suis sensible ou insensible, si je supporte le froid ou non, si j’ai une digestion difficile ou non, si j’y vois bien ou mal, si j’ai le soupçon que ma femme me trompe et que je trouve cela anecdotique ou insupportable, quelle est ma responsabilité ? On regarde quelqu’un, comment il marche, parle, bouge, et on pressent qu’il se suiciderait si sa femme le trompait ou au contraire ce ne serait pas très grave pour lui. Il n’y est pour rien. Vous savez également très bien comment il encaissera une gifle, s’il en sera traumatisé pendant cinq ans, l’évitera ou éclatera de rire…

Quelle responsabilité ? C’est un fantasme. Quand on réalise cela, aucune culpabilité n’est possible. Ni titre de gloire ni titre d’échec. On ne peut pas faire autre chose que ce que l’on fait. On voit cela clairement et un désengagement s’opère. Bien sûr, il y aura toujours des gens qui nous verront comme responsables de ceci, qui nous trouverons stupides ou remarquables. Et alors ? On est comme on est. Qu’est-ce que cela peut faire d’être fort, faible, intelligent, stupide, riche, pauvre, en bonne santé, malade ?… C’est comme la veste que l’on porte; ces choses là n’ont aucune substance.

Accepter clairement ses caractéristiques, son courage, sa lâcheté, son intelligence, sa stupidité, sa tranquillité, son agitation. Est-ce que je peux être autrement ? Non. Je vis avec ce qui est là. Quand il y a peur, je suis disponible à la peur; quand il y a agitation, je suis disponible à l’agitation; quand il y a tranquillité, je suis disponible à la tranquillité. Tout cela apparaît en moi. Je n’ai pas besoin de me prendre pour quelqu’un de tranquille, d’agité, d’effrayé.

Toute culpabilité, toute responsabilité est un fantasme. La vrai responsabilité, c’est de faire face à ce qui se présente. La responsabilité psychologique est une restriction.

C’est comme les gens qui croient avoir des enfants ! Ne s’occupe-t-ils pas des autres enfants ? Quand je suis en présence d’un enfant, c’est mon enfant. Si un chien veut le mordre, qu’il porte mon nom ou celui d’un autre, qu’il soit blanc, jaune ou vert, j’agis de la même manière…..

La responsabilité, c’est de faire clairement ce que l’on peut faire. Si l’enfant me voit faire face à mes peurs et à mes restrictions sans avoir la prétention d’être différent, il s’habitue lui aussi à être disponible à ses restrictions. C’est ce que l’on peut faire de plus pour un enfant….

Avoir des remords, se sentir coupable est une attitude qui à un certain moment, devient impossible. Je peux être reconnu coupable de quelque chose et l’accepter. Mais il m’est impossible de me sentir coupable. S’attribuer une qualité, quelle qu’elle soit, relève de la mégalomanie. C’est la situation qui nous fait lâche ou courageux, d’instant en instant. On n’est pas lâche et on n’est pas courageux. Certaines fois, la situation nous inspire de la lâcheté. Ce n’est pas la peine de faire sa vie avec une pancarte sur le dos :  » Je suis un homme courageux », « Je suis un homme lâche ». L’un et l’autre sont une prétention. On est rien du tout. On est disponible. La situation véhicule les capacités nécessaires.

 

 

Q: Il y a quand même la société, l’entourage, la famille qui nous collent l’étiquette de « lâche » et nous somment de demander pardon.

Si cela fait plaisir à quelqu’un que vous demandiez pardon, pourquoi ne pas le faire ? Parfois, dans la rue, il y a des gens qui vous bousculent et vous regarde méchamment. Si cela leur fait plaisir, si cela vous évite de leur démettre une épaule, vous pouvez vous excuser. Vous le faites comme une civilité et vous n’êtes pas obligé de vous reconnaître psychologiquement dans cette demande de pardon. Parfois il faut demander pardon pour des raisons fonctionnelles, pour éviter un combat, une situation conflictuelle. Et alors ? Il m’est arrivé de demander pardon à des gens pour des choses que je n’avais pas faites, mais cela leur faisait plaisir et a réglé une situation. Aucun problème. C’est fonctionnel. C’est l’art de vivre.

 

 

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Les gens vont toujours vous qualifier selon leurs propres capacités, réelles ou imaginaires. Mais qu’ils se prennent pour un lion ou pour un chien, c’est leur problème, c’est entre eux et leur psychologue ! Vous n’avez pas à être le psychologue de votre entourage et vous laissez donc celui-ci vous voir comme il vous voit.

 

C’est merveilleux de demander pardon. Que demande-t-on ? On demande pardon de ne pas être totalement à l’écoute, de ne pas être davantage disponible. Je me rends compte de mes restrictions, de mes limites, de ma prétention, de ma suffisance et je demande qu’on pardonne en moi, ce manque de disponibilité. C’est un geste profond. Il ne faut pas se gêner pour l’actualiser. Demander pardon n’est pas adressée à quelqu’un, c’est une demande à soi-même. Trouver cette souplesse où l’on peut demander pardon, c’est voir clairement ce qui nous limite. L’entourage nous rappelle ce qui nous limite. Acceptons ce rappel.