L’Art de la concentration. Pierre Feuga

Posted by on décembre 19, 2013 in extraits de livres | Commentaires fermés sur L’Art de la concentration. Pierre Feuga

Pierre Feuga

©Editions Albin Michel S.A., 1992

L'art de la concentrationPage 104

L’amour

On défini la méditation comme une concentration continue, sans faille, sur un point unique. On pourrait le plus souvent définir l’amour comme une concentration sur un être unique. Qu’elle soit spirituelle, affective, sensuelle n’y change rien. Tout – du moins au stade actuel de conscience de l’humanité – se ramène à cette unicité. Même l’amour mystique, destiné à s’élargir à la totalité du cosmos, part toujours d’une concentration de ferveur sur la une divinité ou même sur un seul aspect de cette divinité. Sans cette focalisation puissante, dont la nécessité est d’abord technique, le cœur humain s’épuise, s’éparpille, se dilue. On peut considérer comme exceptionnel le cas de ceux ou de celles qui, au-delà de toute donjuanisme vulgaire, aiment l’amour pour l’amour et trouveraient dans la substitution quasi indifférente d’un partenaire à l’autre une expérience identique de félicité. De même ce n’est qu’après avoir réalisé Dieu sous un seul aspect que l’homme devient capable de voir et de retrouver le divin partout et à tout instant.

L’expression populaire « tomber amoureux », évocatrice d’obsession, voire de passion fatale, s’applique pourtant assez mal à l’expérience que nous tentons de suggérer. Il s’agirait bien au contraire d’utiliser positivement cette prodigieuse concentration d’énergie que permet l’amour à tous ses stades : en son début quand il bouleverse tous les repères familiers en nous révélant une autre qualité vibratoire du monde; dans l’absence douloureuse comme dans la présence fascinante de la personne aimée; dans cet « intervalle entre le feu et le poison » dont parle le tantra, c’est-à-dire entre le surgissement du désir et sa satisfaction; dans le souvenir de cette dernière; et dans mille autres « moments » indescriptibles de l’amour qui, s’ils ne sont pas subis passivement comme la plupart de êtres humains mais assumés en toute clairvoyance, dans une adhésion totale de l’esprit à la situation, peuvent conduire, plus spontanément que toute autre voie, au-delà du mental ordinaire. L’amour en effet « tue » le mental, et cela après l’avoir envahi, possédé avec l’intensité la plus extrême. C’est pourquoi une personne engagée dans la recherche que nous évoquons en ce livre ne devrait nullement redouter de le rencontrer sur son chemin. Pour reprendre l’expression populaire citée plus haut, tout ce qui risquerait de « tomber » dans une telle expérience, ce seraient les fausses certitudes de l’ego, l’orgueil ascétique, toutes ces vaines écorces qui recouvrent l’être profond.

En ce qui concerne l’union sexuelle, nous ne nous donnerons pas en ridicule ici de vouloir donner des conseils à quiconque. Il nous semble d’ailleurs que c’est par la prise de conscience subtile de ses propres sensations plutôt que par l’application mécanique de « techniques » pêchées dans un livre ou une revue que l’on peut le mieux pénétrer dans cette voie. Laisser une sensation poindre, se développer, s’épanouir, sans vouloir en « faire » à tout prix quelque chose; ne pas chercher toujours, par facilité, complaisance à repasser par les mêmes circuits de plaisir; n’éprouver aucune culpabilité ni mortification si un jour, pour l’un ou l’autre, la volupté est moindre; vivre les émotions une à une sans soucis d’un « but » à atteindre; sentir le souffle de l’amour, ses sons, ses silences, comme si l’on traversait une forêt ou comme si l’on s’immergeait dans un océan; saisir sur le vif tout désir et le réaliser, s’il est réalisable, sans le laisser fermenter ou pourrir dans les ombres de l’inconscient; et peut-être, plus que tout, conduire cette ascèse -car s’en est une – dans la détente intérieure, le détachement de soi, sans avidité ni vampirisme : voilà quelques-unes des suggestions qu’on pourrait risquer, loin de tout esprit de système ou de prosélytisme. Par une ironie de la vie, c’est souvent à l’âge où on serait le mieux capable, psychiquement, d’intégrer toutes ces attitudes que le corps perd de sa puissance ou de son charme. La jeunesse, généralement, est peu apte à cette voie, à moins d’une éducation traditionnelle comme celle qui a existé dans certains pays d’Orient. Elle exige plutôt la jouissance comme un dû ou bien souffrirait qu’elle soit trop séparée du sentiment. L’Occident possède une culture libertine, une riche tradition sentimentale aussi mais, à l’exception de milieux très fermés, elle n’a jamais créé d' »érotique spirituelle » analogue au tantrisme ou au taoïsme. L’association même de ces deux mots demeure impénétrable à la plupart des gens.