Benares. Rada Ivekovic

Posted by on décembre 19, 2013 in extraits de livres | 0 comments

Benares

Essai d’Inde

Rada Ivekovic

 Les seigneurs !Page 60

 Avec la pastille dorée qui orne son front, sa chemise de cotonnade traditionnelle toujours impeccable, le pandit est d’une élégance surprenante en cet univers ; distingué, distant, détaché de tout, jamais il ne se départit de son flegme et de son air digne. Il ne perd jamais patience et, un sourire sibyllin aux lèvres, se balance d’avant en arrière tel un pantin à ressort sur son socle. Jamais il ne hausse le ton. Il n’a pas de recul par rapport à ce qu’il fait. En a-t-il envers ce que son monde représente ? Il n’a peut être en effet pas de recul critique , du moins, dans le sens redondant où on l’entend en Occident, mais il possède par contre une certaine paix intérieure que le monde du dehors ne peut entamer. Il se distancie donc d’une autre façon, ce qui lui vaut le respect de tous. Et moi, avec ma « distanciation » investigatrice, ennuyeuse et soupçonneuse, d’Occidentale, je m’exerce à la seule chose que l’on n’enseigne pas ici en même temps que la grammaire, j’étudie « de loin » la psychologie du guru indien et les rapports qui le lient à son entourage. Il est difficile, quand on pratique cette « discipline », d’accepter un enseignement conçu pour ceux qui y croient d’avance et son nés avec. Apprendre signifie ici embrasser une foi, se laisser persuader. Alors que cela revient, selon le système auquel j’appartiens, à élaborer un « point de vue critique » et mettre en évidence les différences (en partie seulement, car je ne nie pas que cet enseignement recèle une part d’idéologie et d’endoctrinement…)

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…Les gens sont polis, aimables, ils me savent gré du mal que je me donne pour m’inventer une identité. Car le monde extérieur, en fait n’a aucune existence. Ce n’est toujours qu’une histoire de seconde main, un rêve inaccessible. Je peux choisir d’être ce qui me plaît. Pour eux, cela n’a aucune importance. Ce n’est pas la vérité. Ou plutôt, de telles vérités, il en est à foison. Ils ont du mal à voir laquelle je mime le mieux, celle dont je m’accommode le plus mal. L’être humain se définit par la place qu’il occupe dans la société, la communauté, la famille. Ils m’y attribueront très volontiers une place, un statut provisoire celui d’étranger. Ici, on n’apprécie pas ceux qui cherchent à se mettre en avant ; ce n’est pas très bien vu d’être différent. On ne peut être absolument sûr de quelqu’un que s’il se fond dans son milieu. Il n’a pas besoin alors de se lancer dans des entreprises, de prendre des décisions à titre personnel. C’est ce qui lui vaudra l’approbation de tous. Les étrangers dépassent toujours la mesure. Ils sont simplistes, on peut lire leurs pensées sur leur visage, leur impatience dans leurs gestes…

…Tels les flots, la foule me porte ou me repousse, au gré de son caprice et de sa volonté. Elle est souriante, chaleureuse, mais aussi funestement dangereuse. On ne peut savoir où elle flue, où elle vous transporte, si on s’y noiera. Passant par là pour la cinquième fois, je ne peux en croire mes yeux. L’existence est sans doute ici semblable à un songe, qu’en hindi on ne rêve pas mais regarde. Je regarde les images de ce que peut être ma vie en Inde. Et que vois-je ? Rien que des choses en lesquelles je ne peux avoir foi. J’essaie de ne pas ciller, de ne rien perdre de vue. J’écarquille les yeux bien ronds, vastes comme l’univers afin de l’embrasser du regard dans son ensemble. Mais je ne possède pas la clé qui me permettrait d’y pénétrer. Ou c’est comme si je ne l’avais pas. Une seule chose est certaine : le monde extérieur n’existe pas, l’Occident est une fiction ; ô illusion affreuse, pestilentielle. Soudain, je me sens gênée d’attirer ainsi les regards, soudain j’ai honte d’être différente. Tout d’un coup, je suis mal à l’aise d’être une étrangère….

Après avoir tendu sans se ménager au particulier, nous nous confrontons à la possibilité de nous fondre dans l’indifférencié. Nous rencontrons des gens qui ne disent ni « moi » ni « mon », sans que cela ne nous semble pénible. Nous prenons conscience de ce que le monde pourrait très bien se passer de nous. De ce que ce ne serait pas plus mal. De ce que cela n’aurait pas d’importance. Je ne comprendrai le Pays de la Pomme de Rose que lorsque je m’apercevrai qu’il n’a pas besoin de moi. Quand je me rendrai compte du caractère facultatif de mon existence.

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Dans l’esthétique indienne, comme dans beaucoup d’autres choses en Inde, il est plus important de savoir comment que quoi et pourquoi. Ces dernières questions peuvent échapper à l’entendement humain, mais il est toujours possible de répondre au comment. C’est là où l’esthétique et l’éthique se rejoignent. Qu’elles passent à travers la langue : celle que nous parlons et celle avec laquelle nous goûtons les saveurs.